Hyo Seok Jin > On tombe dans le panneau…

On tombe dans le panneau…

Un livre a ceci de particulier qu’il peut être interprété comme on veut.
(Sören Kierkegaard)

Bien qu’affirmant à première vue une filiation directe avec les abstractions historiques, les travaux de Hyo-Seok Jin ne se réclament pas de la même posture théorique. Comment peut-on s’inscrire dans l’histoire de l’art construit, abstrait, aujourd’hui ? En restant prospectif, opérant, lorsqu’on est un jeune artiste ? L’œuvre abstraite est celle de l’esprit. Est-on dans un recyclage postmoderniste, un système de collage ou stratification, ou peut-on être producteur de nouveaux signifiants ?

Hyo-Seok Jin, artiste coréen vivant à Paris, s’attaque à la question en prenant pour postulat d’associer formalisme historique (« la forme pour la forme ») et amplitude poétique. La pratique de Jin, formé en Corée puis en France, prend pour genèse un papier retourné et replié, à la manière d’un origami. Jin adopte alors cette technique au support tableau, prenant le parti d’inverser le rapport usuel de fragment au tout, en lui offrant la première ligne. Les œuvres se construisent ainsi en assemblages géométriques.

Pour sa première exposition personnelle à Paris, présentée par le Centre culturel Coréen, l’artiste a choisi de présenter une série complète de nouvelles pièces. Chaque Composition, à fort potentiel plastique et réfléchissant, propose ainsi l’écriture épurée d’une multitude de points de vues et images, décuplant par le reflet le contexte d’exposition, au contraire du cadre défini et fixé d’une photo. Le hors-champ et son mouvement, de facto de celui qui regarde, sont projetés dans le tableau. L’abstraction devient support d’une double vie, subjective, réinventant le réel, selon le point de vue et le déplacement du visiteur. A partir de ses tableaux, l’artiste nous invite à regarder autrement le monde, mais aussi l’existence de l’œuvre dans cette « réalité ». Les effets de volumétrie, de transparence et de densité, provoqués par la réflexion de la lumière et la couleur modifient les données spatiales du lieu qui les accueille, et définit de nouvelles zones picturales.

Dans un premier temps monochromes, cette typologie d’œuvres est ici pour la première fois dans une série polychrome (Compositions bicolores, ou à quatre couleurs). Le fragment n’est alors plus un simple élément constitutif dans la composition mais un point focal et autonome, par les valences tensives propres à la couleur qu’il convoque.
Ces matériaux de construction, simples, standardisés (l’artiste va jusqu’à intituler ses œuvres selon un principe sériel) mais travaillés, épurés, presque sophistiqués, éloignent l’œuvre du geste, de l’objet manipulé. Les pièces, assemblées, composent un nouvel espace pictural construit de surfaces plus ou moins planes, superposés ou en bas relief. Elle sont à lire tant comme une suite de travaux autonomes que comme une partition globale chromatique .

Hyo-Seok Jin élabore ainsi une œuvre ouverte à l’« espace réel » défini par Carl André, au lieu de s’en tenir à la simple surface du tableau. Le hors champ s’installant comme composant de l’œuvre. Jin met en forme l’« utopie spatiale » énoncée par Mondrian en pensant l’œuvre comme « noyau et module d’un espace global susceptible de s‘étendre à la pièce entière ».

Offrant de multiples variations chromatiques et doubles lectures illusionnistes, Jin convoque le visiteur à une relecture kaléidoscopique et discontinue du réel. Son œuvre devient ainsi le lieu d’une possible cristallisation entre la forme pure et les sens.

Agnès Violeau, novembre 2013.